Principe de la modélisation

Il serait illusoire d’espérer qu’une science couvre à la fois tous les niveaux de compréhension des comportements et interactions humaines. Plus particulièrement, l’analyse économique ne peut pas reposer sur une théorie unique de l’action sociale et économique, l’homme est trop complexe pour être intégralement compris par lui-même en une unique modélisation. Mais c’est justement le principe de la modélisation que de chercher à saisir la cohérence au milieu du chaos. Pour ce faire, on simplifie le problème. On met de côté un grand nombre de questions et on se focalise sur un petit nombre pour bien en comprendre toutes les conséquences. On met en place un monde imaginaire ultra-simplifié, centré autour de l’objet d’étude, qui permet de penser des mécanismes, des liens entre des hypothèses et des conclusions. Le principe général est celui de l’induction, du « si… alors ». Le problème est que plus on veut comprendre un mécanisme spécifique dans sa complexité, plus on doit simplifier le reste. Si on veut embrasser le monde entier d’un coup, nos limites cognitives nous forceront à ne le comprendre que très imparfaitement. Il existe en fait une sorte de principe d’incertitude de la modélisation, opposant la précision et la généralité.

Pour ce qui est de l’analyse néoclassique, de nombreuses définitions ont été données. Une de plus que je pourrais proposer est qu’elle analyse les conséquences des comportements individuels rationnels sur les fonctionnements économiques globaux dans le cadre d’une société capitaliste. On voit clairement une des principales simplifications : on s’intéresse au caractère calculateur de l’homme et on délaisse les déterminants sociaux de ses interactions. Est-ce à dire que quiconque s’intéresse à l’analyse néoclassique nie totalement la possibilité d’interactions sociales non gouvernées par l’intérêt ? Ou défend que l’homme est intégralement rationnel ? Bien entendu non, ce serait confondre l’hypothèse et la conclusion dans le raisonnement scientifique, ou croire qu’une hypothèse, pour être valable, doit forcément être entièrement et toujours vraie. L’analyse néoclassique ne dit pas que l’homme est totalement rationnel mais cherche à déterminer les conséquences en termes économiques de la part de son comportement guidée par sa rationalité. S’il était totalement irrationnel, une telle analyse serait parfaitement inintéressante. Comme l’homme n’est pas uniquement rationnel, l’analyse néoclassique ne dit pas tout. Mais comme l’homme est, j’en suis persuadé, au moins en partie rationnel, elle révèle des mécanismes pertinents et permet de les comprendre, voire d’en anticiper certains.

Où se trouve réellement l’idéologie ?

C’est le non-respect de ce principe de modélisation – étudier précisément un mécanisme en simplifiant fortement le reste - qui permet l’utilisation d’une théorie à des fins idéologiques, souvent par le mépris du caractère partiel de l’analyse, par l’oubli du « si » ou par une sur-interprétation du « alors ». Oublier le « si », c’est entre autres oublier que l’homme n’est pas que rationnel, c’est également oublier que les mécanismes décrits ne sont pas universels mais liés à un type précis de société. Cependant, tant que l’on reste dans cette société capitaliste, les résultats néoclassiques révèlent d’importants mécanismes : l’étude d’une société fortement concurrentielle comme l’est la société de production capitaliste justifie l’hypothèse d’homo œconomicus.

Pour autant, les défenseurs de la théorie de la performativité avancent que c’est la science économique néoclassique qui est responsable de ce monde concurrentiel, elle pousserait l’homme à se comporter comme un homo œconomicus. Certes, il existe bien souvent un effet réciproque d’une science sur son objet d’étude, et ce d’autant plus quand il s’agit d’une science sociale avec prétentions normatives. On peut d’ailleurs effectivement trouver des exemples d’une telle performativité de l’analyse économique dans des cas bien précis et limités. Pour autant, ce serait donner bien trop de poids aux économistes que de croire que c’est par leur seule pensée qu’ils ont fait se réaliser cet univers concurrentiel. Il n’y a qu’à lire les pionniers des premières constitutions françaises et américaines au XVIIIème siècle pour être persuadé que la construction de cette société de production capitaliste basée sur l’individualisme et les interactions médiées par les marchés n’a pas attendu la modélisation de l’homo-œconomicus (et a même été réalisée grâce à des hommes rationnels très conscients de leurs intérêts).

Parallèlement, on trouve aussi beaucoup d’idéologie dans l’interprétation de la conclusion. Il est en effet compréhensible qu’un auteur tente de réinterpréter les résultats au regard de ses valeurs. Mais cela conduit bien souvent à des confusions et des sur-interprétations. Un des meilleurs exemples est le fameux théorème du bien-être. Outre le périmètre de validité qui est bien souvent élargi à tort, ce théorème ne dit ni plus ni moins que si toutes les hypothèses sont respectées, l’équilibre de marché constitue une allocation des facteurs et des produits vérifiant le critère de Pareto, ce qui ne veut absolument pas dire que cette situation soit souhaitable. Le passage « d’optimum de Pareto » à « situation souhaitable pour la société » réside bien souvent dans une méconnaissance profonde du concept d’optimum de Pareto, et s’avère probablement très utile à certaines idéologies. Il n’en demeure pas moins que le théorème du bien-être ne dit absolument pas que la situation émanant de la libre concurrence est la situation économique socialement souhaitable.

Par ailleurs, la médiatisation des résultats nécessite une forme de vulgarisation, de simplification, qui peut également être le creuset d’un discours idéologique. Par exemple, ce document de travail tente de regarder la distribution de l’impact des baisses de prix grâce au commerce international. Il trouve qu’en moyenne les prix des paniers de consommation des ménages modestes sont plus impactés à la baisse que ceux des plus aisés. C’est une étude très intéressante qui donne des informations originales sur un pan peu exploité jusque-là, l’hétérogénéité de l’impact du commerce international sur le pouvoir d’achat à revenu constant. Un point évidemment essentiel pour l’interpréter dans un cadre plus large est de bien se souvenir que c’est « à revenu constant » et le commerce international peut évidemment par ailleurs modifier les revenus des différents ménages, également de manière hétérogène, mais pas avec les mêmes gagnants. Cela n’enlève rien à l’apport de l’étude, si tant est qu’on reste conscient de ses limites d’application. Or, ce document de travail a fait le buzz sur twitter via une promotion par le message suivant : « trade typically favors the poor, who concentrate spending in more traded sectors », certes la fin de la phrase place le contexte, mais le caractère péremptoire du début est trompeur, voire manipulateur.

Des querelles théoriques inintéressantes, quoique...

Etant données ces spécificités de la modélisation, on comprend aisément que bien des discussions entre différents chercheurs en sciences sociales consistent en des critiques des hypothèses de modélisation. Ces critiques peuvent être très utiles, mais elles sont malheureusement souvent stériles, consistant juste en une tentative de délégitimation de toute une théorie sur la base de la non-universalité de ses hypothèses. Comme dit plus haut, aucune hypothèse n’est vraie tout le temps et en tout lieu, de telles critiques ne peuvent résulter qu’en un arrêt pur et simple de la modélisation, donc de la compréhension de mécanismes généraux au milieu du chaos. Des critiques plus utiles ne chercheraient pas à exhiber un exemple dans lequel l’hypothèse est fausse, mais d’en bien comprendre les limites pour déterminer les périmètres d’application des résultats. C’est là notamment que les sciences sociales se doivent d’être empiriques et de solliciter tous les outils disponibles - études de terrain qualitatives, analyses statistiques de situations passées ou expérimentations – afin de tester et comparer l’importance et la prévalence des différents effets mis au jour par les différentes théories.

Dans une telle démarche, l’interdisciplinarité trouve toute sa place. Mais l’interdisciplinarité ne consiste pas forcément à faire une analyse « mixte ». Si chacune des disciplines a simplifié certains mécanismes pour mieux en comprendre d’autres, c’est souvent qu’il n’était pas possible de tout modéliser en même temps. Toutefois, il est très enrichissant que des chercheurs de disciplines différentes, étudiant le même objet sous des angles différents, échangent pour se révéler réciproquement les facettes que les uns étudient et que les autres ignorent. C’est ce que nous faisons régulièrement au sein de l’axe "politiques socio-fiscales", qui comprend des économistes (néoclassiques et keynésiens), des politistes et des sociologues. C’est également ce que nous avons fait avec ma collègue sociologue Nathalie Morel en réunissant des contributions d’économistes, juristes, politistes et sociologues de différents pays pour présenter sous toutes ses coutures la stratégie européenne de développement des services à la personne. Je reparlerai bientôt de cet ouvrage, quand il sera sorti.