Avant tout du théâtre

Les trois heures que durent cette pièce, et qui passent si vite, apportent par touches des informations politiques, historiques et économiques, dans un cadre de fiction qui permet la fluidité des thèses. C’est un mélange d’improvisation, de burlesque et de poésie surréaliste. La mise en scène est simple et épurée. Dans un décor minimaliste - des tables, des chaises et ça et là les accessoires qui seront à un moment ou à un autre utiles à la narration – les acteurs ont un jeu simple et efficace, suffisamment joué pour faire entrer le spectateur dans le scène mais suffisamment direct pour surtout mettre en valeur le texte. Car c’est avant tout un jeu sur les textes, sur les mots, sur les idées. Les effets de scène, rares mais utiles, ont clairement pour but de service ce texte. N’en déplaise à ma belle-mère, le texte n’est pas ici un alibi à la performativité du jeu des acteurs, il n’est pas has been, il est le centre et le but. On peut cependant regretter que le débit dépasse parfois les capacités acoustiques de la salle dans sa disposition « scène au centre » et que quelques (rares) parties de tirades échappent à nos oreilles pourtant attentives.

Tout comme le texte, les personnages sont riches. Leur caractère très marqué, bien dépeint par touches plus ou moins fines, les rend à la fois drôles et attachants. Chacun est une caricature, et le nombre et la diversité de ces caricatures permettent une grande variété d’interactions, que ce soient des interactions comiques entre les personnages eux-mêmes ou des interactions entre leurs idées permettant implicitement une analyse par le burlesque des stratégies politiques. On peut même noter des continuités de caractères entre les différents personnages joués par les mêmes acteurs en 1848 et en 1919. La pièce est donc une mise en vie d’un texte, grâce à un sens du dialogue mordant : on rit énormément, aussi bien des mots, des situations, que des caractères des personnages auxquels on s’attache de plus en plus au fur et à mesure de la pièce.

Plus historique et politique qu’économique

Sur le fond, deux époques sont dépeintes, avec leurs atmosphères particulières. Après une introduction dont je cherche encore l’intérêt, le début de la pièce se passe dans un « club » politique dans l’intervalle entre février et juin 1948, entre l’espoir de la révolution contre la monarchie et le début de la prise de pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte. On y retrouve entre autres Auguste Blanqui, Armand Barbès, François-Vincent Raspail, Louis Blanc et Alexandre Martin dit l’ouvrier Albert et Charles Baudelaire. A travers les débats sur la tactique politique à adopter, on y retrouve l’histoire de cette période du point de vue des socialistes. Après l’enthousiasme de février et la déception des élections de la constituante, les socialistes tentent de reprendre vie en préparant leur stratégie dans ces clubs. On y retrouve tous les grands thèmes des débats internes à la gauche : l’intérêt de collaborer avec une assemblée de républicains modérés, la réalité des solutions à travers la croissance d’un secteur de coopératives, la possibilité de recréer immédiatement un climat de révolte voire révolutionnaire.

En particulier, la mise en scène des débats entre les trois membres de l’assemblée – Armand Barbès, Louis Blanc et l’ouvrier Albert - et les autres paraît intemporelle et tellement caractéristique de la gauche radicale : les premiers veulent croire à la possibilité d’incurver le sens de la politique de l’intérieur de la chambre quand les seconds pensent que cette assemblée ne peut être que le jouet de leurs adversaires et que la solution viendra de la rue. De même est exemplaire le dialogue où Louis Blanc tente de convaincre Firmin, un personnage un peu benêt représentant le bon sens populaire au milieu de cette assemblée d’intellectuels parisiens, de la grandeur et de l’avenir de ses ateliers sociaux pour résoudre progressivement et en douceur les problèmes du capitalisme. A travers son scepticisme naïf plus qu’à travers une véritable analyse de socialiste scientifique, Firmin traduit la critique de Marx et d’Engels contre les socialistes utopiques. Depuis la « misère de la philosophie » du premier et « l’anti-Dühring » du second, on a l’impression que le débat renait sans-cesse sans apprentissage du passé et on se dit qu’on ferait bien de relire ces deux œuvres (et quelques autres) avant de s’enthousiasmer sur l’économie sociale et solidaire.

Le deuxième grand tableau évoque l’Allemagne de Weimar, dans ses débuts, juste après avoir écrasé la révolte spartakiste. On y retrouve la peur d’une société à reconstruire sur les ruines des accords de Versailles et l’espoir de l’annonce du progrès et de la production industrielle de masse. On y parle de voitures pour le peuple et de chaînes de production. On y rit aussi beaucoup devant la description de Paris et des parisiens par une bourgeoise berlinoise.

Surtout, ces deux grands tableaux, comme ne manquera pas de le rappeler le troisième évoquant le procès de Bourges de 1849, suite logique et historique du premier tableau, représentent deux grandes périodes de révoltes socialistes et deux grands échecs de ces révoltes. Mais pas n’importe quels échecs, il s’agit d’échecs provoqués par la répression de la part non des monarchistes, des capitalistes ou des fascistes, mais bel et bien des sociaux-démocrates, une répression démocratique et non moins sanglante. C’est une pièce sur l’hétérogénéité et la fracture à l’intérieur de la gauche, comme il apparaît à la fois d’un point de vue d’ensemble dans les deux périodes représentées et leurs fins tragiques et comme il apparaît dans le détail des débats à l’intérieur du club de Blanqui et du salon berlinois.

L’analyse économique de Marx

Et donc, au milieu de cette fresque historico-politique, la troupe a introduit un cours d’économie marxiste. C’est d’abord le personnage de Firmin qui sert de sujet au cours donné par l’ouvrier Albert et par Armand Barbès. Dans une première scène, ils exposent la théorie de la valeur travail incorporée. Plus tard, ils exposent la théorie de la plus-value et de l’exploitation, avec la mention que l’exploitation ne consiste pas à payer des salaires « anormalement » bas, mais bien que la « juste » valeur de la force de travail dans une société capitaliste conduit de fait à l’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste car sa force de travail est considérée comme une marchandise, et payée au juste prix de cette marchandise (pour plus de détails, voir mon cours d’histoire de la pensée économique, chapitre 4). Ces deux cours sont parfaitement mis en scène, à la fois clairs et didactiques et intégrés de manière très fluide dans la narration globale. Les dialogues sont incisifs, les scènes sont drôles et les cours sont limpides.

J’ai toutefois deux regrets quant à cet enseignement d’économie, un manque et un trop plein. Le manque se situe en Allemagne, dans la scène sur le fordisme, quand l’ouvrier de l’usine d’automobile discute avec la famille de son patron des progrès productifs du travail à la chaîne. On y parle alors division du travail, et on évoque de loin l’aliénation. Mais on n’entend parler que de division sociale du travail et non de division manufacturière. Or, la différence n’est pas anodine. D'abord parce que la chaîne de montage dont on parle est l'aboutissement de la division manufacturière et non de la division sociale, mais surtout parce que Marx a fortement insisté sur cette différence en critiquant Smith pour sa confusion des deux sortes de divisions : la division sociale partage la production de produits finis - de marchandises échangeables, les fameux échanges entre le boulanger et le cordonnier de Smith - entre divers membres de la société qui sont in fine propriétaires de la marchandise qu’ils échangent et dont l’intermédiation se fait librement sur le marché ; la division manufacturière, quant à elle, divise de manière hiérarchique les tâches productives entre différents travailleurs vendant leur force de travail à l’organisateur de la production mais n’étant jamais propriétaires d’aucune marchandise échangeable hormis leur propre force de travail (pour plus de détails voir le chapitre 2 de ce même cours d’histoire de la pensée économique, la partie II.2.b sur la division du travail). Au plus, cela aurait pu être le prétexte d’un cours sur la différence entre les deux sortes de division du travail, au moins il aurait été souhaitable de ne pas faire la confusion.

Le deuxième regret concerne le troisième et dernier enseignement, bien moins limpide, inclus bien plus artificiellement dans la narration, et d’une utilité bien moins évidente. On comprend difficilement de quoi il est question : de commensurabilité, dont on parle beaucoup, ou du caractère fétiche de la marchandise, dont on ne parle que tardivement et brièvement. L’épisode sur la commensurabilité parait assez étonnant placé ici en fin de spectacle, puisque Marx fait cet exercice systématique de compréhension de la commensurabilité dans le but de pouvoir justifier la théorie de la valeur travail. Si deux choses qui n’ont a priori rien de commun sont commensurables, c’est qu’en fait elles doivent avoir une propriété commune qui sert de pivot à leur estimation relative. En l’occurrence, la seule caractéristique commune de deux marchandises, c’est d’être le fruit du travail, c’est donc ce travail qui doit être la source de la valeur. Mais comme le cours sur la valeur travail a déjà été donné deux heures plus tôt, celui-ci tombe un peu à plat. En réalité, il sert à introduire un court passage sur le caractère fétiche de la marchandise, qui cache les rapports sociaux violents que nécessite sa production, lui-même servant à amener vers un dernier dialogue sur le retournement de la relation entre le consommateur et la marchandise, qui semble être en fait le véritable objectif de cette digression. Ce dernier dialogue est quant à lui très drôle et bien mené à nouveau et permet donc de conclure la pièce comme on a passé la très grande partie des trois heures précédentes, à rire en réfléchissant, si ce n’est l’inverse.