Pour un peu plus de vie dans l’exposé de ces cinq phases, je prendrai un exemple : l’impact inflationniste des allocations logement. Une étude récente (une version courte et didactique est disponible ici) utilise les frontières géographiques entre niveaux d’allocation logement pour le montrer. L’idée est que les prix de l’immobilier diminuent au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre d’une unité urbaine. Les allocations logement tiennent compte de cela et sont croissantes avec le niveau de tension du marché du logement. Pour plus de lisibilité, il n’y a pas une allocation pour chaque pâté de maison mais trois niveaux d’allocation en tout : un pour l’île de France (la zone 1) et deux pour le reste du pays (les zones 2 et 3). Quand on franchit la rue qui sépare la zone II de la zone III, les allocations logement baissent (ou augmentent selon notre sens de franchissement de cette rue) soudainement. Or, la baisse des prix de l’immobilier avec la distance au centre est en général continue. Les auteurs observent cependant une discontinuité des prix de l’immobilier au niveau du changement de zone des allocations logement, et à ce niveau uniquement. Ils en déduisent logiquement que les allocations logement ont un impact sur les prix de l’immobilier.

Phase 1 : le déni

La première question après la présentation des travaux est toujours : Vous avez dû vous tromper, oublier un effet qui biaise vos estimations. Tiens, regardez, ce n’est pas du tout à cause de l’allocation logement que c’est plus cher, mais bien parce que c’est plus cher qu’on donne plus d’allocations logement. Ce à quoi le conférencier répond en refaisant son topo sur sa stratégie d’identification : évidemment, les prix sont en moyenne plus élevés dans la zone 2 que dans la zone 3, mais ce qu’on observe, c’est que ces prix connaissent un saut au passage entre zones alors même que le tissu urbain ne connait pas de saut. C’est ce saut qui est révélateur de l’influence des allocations logement sur les prix et non la différence moyenne des prix.

Certes les évaluations sont toujours soumises à des doutes statistiques et méthodologiques. Mais ce qui est intéressant, c’est l’utilisation à sens unique du doute. Au chercheur qui présente ses résultats évoquant une forte inefficacité d’une politique publique, on lui rétorque le doute scientifique. En revanche, quand il s’agit de renforcer encore cette politique, d’en augmenter l’ampleur, on évoque finalement peu le doute sur son efficacité réelle, même si ce doute est plus que sérieux puisque de nombreuses études montrent son inefficacité. Cela marche dans le sens inverse s’il s’agit de couper une politique publique dont on ne veut plus malgré des études montrant son efficacité : on évoquera le doute scientifique sur ces études.

Phase 2 : la colère

La seconde question fuse assez rapidement après la première, sur un ton énervé : Tous les pays ont des allocations logements, vous êtes donc en train de dire que tous les pays mènent une politique inefficace ? Le conférencier ne se démonte pas. Effectivement, de nombreux pays ont des dispositifs similaires. Ceci permet d’ailleurs de réaliser des études statistiques similaires dans d’autres pays. Ainsi, outre les autres études françaises trouvant les mêmes résultats avec d’autres méthodologies (ici et ici), l’effet inflationniste a été montré aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Finlande.

Phase 3 : le marchandage

Viens alors la phase de marchandage : Oui… mais en fait non : ce que vous montrez, ce n’est pas que les allocations logements sont inflationnistes… c’est juste que leur zonage a été mal fait. Là, un petit blanc. Heu, non, le coup du zonage sert uniquement d’instrument pour estimer l’impact. Là où le niveau des allocations logements est discontinu apparaît de manière saillante l’effet inflationniste, mais celui-ci n’est en rien créé par le seuil. Si on lisse tous les effets de seuil, on ne décèlera plus l’effet inflationniste par ce biais, mais cela ne le fera pas disparaître pour autant.

Une autre méthode de marchandage classique est l’invocation d’un double dividende. Il est souvent utile pour défendre politiquement l’introduction d’une mesure d’argumenter qu’elle a de multiples dividendes. Abondance de biens ne nuit pas. Par exemple : les réductions d’impôt pour les services à la personne permettent en même temps de répondre à des besoins sociaux (garde d’enfants et dépendance des personnes âgées) et de créer des emplois. C’est encore plus pratique quand il s’agit de la défendre contre des évaluations défavorables. Pour être précise, une évaluation doit souvent se concentrer sur un point particulier, et donc évaluer les multiples dividendes un par un. A chaque fois qu’un point sera montré inefficace, on marchandera en disant qu’il y a les autres, quand bien même d’autres études montrent que les autres dividendes sont tout aussi douteux.

Il est donc important de réunir l’ensemble des évaluations. Toutefois, celles-ci nécessitent des compétences techniques ou des questionnements disciplinaires différents. Or, du point de vue de l’interdisciplinarité (ou ne serait-ce que de l’inter-méthodologie à l’intérieur d’une discipline), l’université pèche fortement. Pour autant, les choses changent et des projets d’évaluation globaux recouvrant plusieurs études selon des méthodologies différentes par des chercheurs de disciplines différentes commencent à voir le jour. Pour revenir à l’exemple cité de double dividende dans les services à la personne, sortira prochainement un ouvrage collectif regroupant des études d’économistes, de juristes, de politistes et de sociologues sur la situation dans plusieurs pays européens. J’en reparlerai plus longuement ici après sa sortie.

Phase 4 : la dépression

Mais revenons à nos cinq phases du deuil, et plus précisément la quatrième. Devant la salle qui ne sait plus trop à quoi s’en tenir, un responsable prend la parole, et semble s’adresser à ses ouailles plus qu’il ne pose une question ou fait un commentaire : Certes, cette mesure a probablement des effets inflationnistes, mais que faire ? Faudrait-il tout changer ? Certes non, cela ferait des perdants. Le sous-entendu est que faire des perdants est politiquement interdit. Ce fameux argument des perdants est tellement récurrent qu’il en est décourageant. S’il existe une situation tellement inefficace qu’on puisse en sortir sans léser personne, alors il ne faut pas hésiter. Malheureusement, le plus souvent, des personnes bénéficient du statu quo. En particulier, si on veut corriger une politique qui a des conséquences distributives que l’on juge mauvaises, on ne peut le faire sans faire des perdants : ceux-là même qu’on considère comme les gagnants indus de la situation précédente.

Phase 5 : le refoulement

Que restera-t-il de tout cela une fois que tout le monde aura regagné son bureau, au ministère ou à l’université. On pourrait espérer que les résultats des évaluations infusent petit à petit, au fil des années. Malheureusement, il est également possible qu’ils ne le fassent pas : Quoi ? Un impact inflationniste des allocations logement ? Ahhhh oui… il me semble en avoir entendu parler une fois dans un séminaire. Je ne sais plus trop bien pourquoi, mais in fine on avait conclu que ça ne changeait rien sur le fond.