La France se sépare en deux : les métropoles et la périphérie. La périphérie est habitée par les classes populaires françaises de souche (de plus en plus fragilisées) quand les métropoles sont habitées par les bobos (riches) et les immigrés (qui pourront progresser dans la hiérarchie sociale grâce à leur accès privilégié à ces métropoles dynamiques, du fait d'une politique du logement social à leur avantage).

Définition des métropoles et de la périphérie

Evidemment, le point essentiel avant d'essayer de démontrer cette thèse est de définir ce que sont les métropoles et ce qu'est la périphérie. Pour commencer, rien de tel qu'une dénonciation des "statistiques officielles" : les deux dernières sous-sections de l'ouvrage précédant les définitions de l'auteur de "métropole" et "périphérie" sont ainsi appelées "S'affranchir des catégories de l'Insee" et "La carte des aires urbaines ou 'la carte d'état-major' des classes dirigeantes". Pourtant ce n'est finalement pas du tout le découpage en aires urbaines qui est critiqué (puisqu'en fait ce sont bien celles-ci qui sont utilisées) mais certaines des statistiques générales faites grâce à elles.

L'Insee découpe le territoire en de multiples unités territoriales afin de donner toutes sortes de statistiques à l'échelle de ces unités. Il y a d'abord les unités administratives : anciennes et nouvelles régions, départements, arrondissements, communes. Puis des unités liées à l'habitat (les unités urbaines sont les ensembles d'habitat continu) ou à l'économie (les zones d'emploi sont construites à partir des mouvements pendulaires du domicile au travail). Les aires urbaines sont une forme d'unité liée à l'habitat et à l'économie puisqu'il s'agit d'un regroupement d'unités urbaines autour d'un pôle central d'emploi (le centre de l'aire urbaine est appelé le pôle urbain et les autres unités urbaines de cette aire urbaine la couronne). L'Insee définit tous ces découpages et donne un grand nombre de statistiques (économiques, démographiques, sociales…) pour chacune dans sa base de données locales. De plus, certaines publications utilisent ces données pour en donner une vue générale, en faisant des regroupements : par exemple grandes aires urbaines (plus de 10 000 emplois dans le pôle urbaine central), moyennes aires urbaines (entre 5 000 et 10 000 emplois), petites aires urbaines (entre 1500 et 5000 emplois) et hors toute aire urbaine.

Ainsi, l'auteur ne conteste ni le découpage en aires urbaines ni les données sur chacune de ces unités, mais en fait la classification en petite, moyenne et grande aires urbaines. Selon lui, la seule séparation qui aurait du sens serait celle qui établirait la limite entre les 25 plus grandes aires urbaines (les métropoles) et le reste (la périphérie). Pourquoi cette séparation ? On ne sait pas, il faut lui faire confiance puisqu'il nous dit que c'est celle-là la vraie, sans justification ni référence à une justification qui aurait été précédemment apportée. Le livre reprend les données de 2010, ce qui nous permet de dire, d'après les données de l'Insee, que les trois dernières aires urbaines de la catégorie "métropole selon Guilluy" sont Angers, Metz et Béthune quand les trois premières recalées sont Valencienne, Dijon et Le Mans (en 2012, Béthune et Dijon ont échangé leurs places). Mais en fait, l'auteur ne s'arrête pas là, car selon lui certaines communes des 25 plus grandes aires urbaines font en réalité partie de la périphérie. Mais comment les reconnaître ? C'est là qu'entre une première fois en jeu le critère de fragilité.

Caractérisation des différences entre les métropoles et la périphérie

Le critère de fragilité est construit comme le reste, de manière totalement arbitraire. On sent bien qu'il n'est pas totalement dénué de sens, loin de là, mais on se demande pourquoi lui et pas un autre, il ne coule pas de source et les choix ne sont pas expliqués. Huit critères sont choisis, dont certains redondants : par exemple le premier critère est le pourcentage d'ouvriers dans la population active et le second le pourcentage d'ouvriers et d'employés. Puisque le premier est le pourcentage d'ouvriers, pourquoi ne pas juste regarder le pourcentage d'employés ? Cela de fait (avec d'autre critères) surpondère le caractère ouvrier et industriel. On peut tout à fait justifier de regarder la France industrielle d'une part, dire que cette population est particulièrement sujette à la fragilité, mais il est étrange de seulement surpondérer le fait d'être une ville industrielle dans le critère de fragilité. Sont alors considérées comme fragiles les communes ayant plus de trois des huit critères situés au-dessus de la moyenne française.

Ensuite, les communes fragiles des couronnes des 25 plus grandes aires urbaines sont exclues des métropoles et renvoyées dans la périphérie. Ainsi, la distinction entre les métropoles et la périphérie dans la définition de Guilluy est construite en partie sur le critère de fragilité, puisque sont dans les métropoles les communes des 25 plus grandes aires urbaines sauf les communes fragiles de la couronne, et que sont périphériques les communes hors des 25 plus grandes aires urbaines plus les communes fragiles de la couronne.

Et c'est là qu'advient le clou du spectacle. Mesdames et Messieurs, la démonstration est inattaquable, regardez les chiffres : il y a davantage de communes fragiles représentant davantage d'habitants dans la périphérie que dans les métropoles ! Etant donné qu'on a choisi certaines communes comme faisant partie de la périphérie plutôt que de la métropole où elle semblait devoir être classées sur le seul critère qu'elles étaient fragiles, c'est heureux qu'on arrive à ce résultat. Mais ça ne prouve rien du tout, à part que l'auteur – pour le dire gentiment – manque cruellement de rigueur.

Un exemple révélateur : Hénin-Beaumont

Pour justifier sa thèse, l'auteur présente quelques cas marquants de cette périphérie délaissée et se révoltant contre la société multiculturelle qu'on lui impose. Comme, il fait le lien entre ces classes populaires, reléguées dans la périphérie et délaissées par les élites, et le vote FN, un de ses exemples forts est le cas d'Hénin-Beaumont. Mais cet exemple pose grandement problème au regard de sa thèse, car Hénin-Beaumont ne fait pas partie de la périphérie mais des métropoles, et ce, même dans sa propre définition : même si c'est assurément une commune fragile selon son critère, il n'a normalement pas pu la recaser dans la périphérie puisque c'est une commune du pôle urbain central de la 14ème plus grande aire urbaine de France (elle s'est faite dépasser par Montpellier depuis et est donc devenue la 15ème). D'ailleurs, c'est intéressant de comparer ce qui passe dans cette ville, dans son aire urbaine et dans le reste du département ; le tableau suivant le montre pour quelques statistiques.

On observe que cette aire urbaine, une métropole donc selon Guilluy, est bien plus dense que le reste du département - même si le département comporte une autre grande aire urbaine au sens de Guilluy (Béthune, en 2010, déclassée depuis) ainsi que Boulogne (66ème), Arras (68ème), Calais (72ème), puis dans les bas-fond du classement Berk et Saint Omer. Le reste est constitué de petites aires urbaines ou de zones rurales. On ne trouve évidemment pas d'agriculture à Hénin-Beaumont ni dans son aire urbaine, alors qu'on en trouve dans le reste du département. Globalement, et quel que soit le critère socio-économique, la "métropole au sens de Guilluy" de Douai-Lens va plus mal que le reste du Pas de Calais, sa périphérie. Et à l'intérieur de cette aire urbaine, Hénin-Beaumont va relativement mieux que le reste de sa zone d'emploi (la partie la plus urbanisée, autour de Lens) mais moins bien que la partie moins dense autour de Douai (dans le département voisin). En revanche, la part de l'industrie dans la production est étonnement stable entre toutes ces circonscriptions.

Il y a clairement une question socio-économique prégnante à Hénin-Beaumont, liée à l'évolution post-industrielle de la société, aux phénomènes de polarisation, de chômage de masse… mais le diagnostic de fracture liée à la multiple lutte métropole/périphérie ; élites/peuple ; multi-culturalité/identité française, si mal argumenté à l'aide de chiffres truqués, n'est probablement pas le bon. Si de grandes parties de la France souffrent, c'est probablement d'autres maux que des "flux migratoires incontrôlés, [de l']absence de réponse concrète face à la délinquance, [de l']émergence de la société multiculturelle [… et de l']émergence très rapide d'une classe moyenne issue de l'immigration maghrébine et subsaharienne", qui semblent être la principale obsession de Christophe Guilluy.