12 septembre 2001, première rencontre avec le refus de savoir

Tout jeune étudiant rentrant de mon service militaire pour reprendre mes études dans une grande école française, j'ai été évidemment frappé par les attentats du 11 septembre 2001, que j'ai suivi, choqué comme tous mes camarades, dans la salle commune de mon logement universitaire. Comment un tel acte est-il possible ? Pourquoi faire ça ? Qu'est-ce qui peut mener des hommes à un si long et compliqué stratagème pour tuer le plus spectaculairement possible autant de monde tout en s'auto-détruisant individuellement ? Et toutes autres nombreuses questions d'un post-adolescent en quête d'intellectualisme.

Heureusement, le lendemain, le mercredi 12 septembre(1), nous devions avoir notre premier cours de philosophie en amphi général. Or cet amphi, j'en attendais beaucoup, surtout en la circonstance. Tout le monde a son côté people et le fait que le professeur que nous allions avoir était célèbre attisait notre curiosité (sans parler du côté œdipien du fait que ma mère l'appréciait tout particulièrement). Mais surtout, cet homme était connu pour être un "philosophe de l'actualité", quelqu'un qui décortiquait les événements présents pour en éclairer notre compréhension. Pas de doute qu'il ferait son cours introductif sur les événements de la veille ; et effectivement, il le fit. Pas de doute non plus que ce serait très instructif ; et là je suis tombé de haut.

Il attaqua d'entrée sur le principe qu'il ressassa ensuite pendant tout le reste du cours. Ce qui s'était passé la veille était l'acte de barbares qui dépassait toute possibilité de compréhension. Il ne fallait donc surtout pas chercher à comprendre, mais chercher à combattre - au sens militaire du terme et non au sens intellectuel puisqu'il n'y avait rien à comprendre - aux quatre coins du monde. Tout le cours ne fut rempli que de cela : de l'appel à la vengeance et la dénonciation comme traîtrise de toute tentative de compréhension. De là date pour moi une aversion particulière pour cet homme, qui a depuis fait beaucoup polémique sur ses positions réactionnaires et vient d'être intronisé à l'Académie Française.

Confusion des missions

Pour revenir à la question qui me préoccupe ici, il me semble qu'une raison principale de la peur du savoir académique (en sciences sociales, mais pas seulement) est la confusion entre les missions et les pratiques judiciaires et académiques. Pourtant, les fonctions du juge et du chercheur divergent fondamentalement. Le second cherche à comprendre des généralités, à mettre au jour des mécanismes, des tendances. Éventuellement, il peut les expliquer au juge pour aider celui-ci dans ses missions particulières, mais seul le juge décide si l'élément d'explication (car il s'agit le plus souvent d'éléments d'explication et non d'explication intégrale) constitue ou non une circonstance atténuante.

Il serait obscurantiste de contraindre le chercheur dans sa quête d'éléments d'explication de peur que le juge considère éventuellement ces éléments comme des excuses. Si on souhaite influer dans la manière de raisonner des juges, il convient de le faire par la modification du code pénal - voire de la constitution - plutôt que directement en modifiant les résultats de la recherche scientifique. Plutôt que de nier le droit à la compréhension des mécanismes sociaux, il est probablement moins néfaste et plus transparent de tenter de légiférer sur ce qui doit ou non être considéré judiciairement comme une circonstance atténuante.

On trouve des illustrations de ces réticences envers la recherche du fait de la peur de ne pas maîtriser ses conséquences judiciaires y compris hors des sciences sociales, et en particulier dans la médecine. C'est le cas par exemple de la recherche sur le syndrome d'alcoolisation fœtale, fort développée outre-Atlantique et qui peine à trouver ses financements en France. Certes, les guerres budgétaires entre ministères n'y sont pas étrangères (les coûts d'éventuelles nouvelles prises en charge retomberaient sur les affaires sociales quand les économies seraient pour l'éducation et la justice, mais les décisions de financement de recherche incombent en l'occurrence principalement aux affaires sociales). Mais surtout, une réticence toute particulière à ces études provient de la peur que les résultats puissent être interprétés pour être utilisés judiciairement comme arguments en faveur de l'absence de responsabilité de prévenus. Or, on met un point d'honneur à afficher qu'on se refuse à juger des irresponsables, et plutôt que d'afficher qu'on souhaite pondérer voire atténuer ce principe (ou simplement qu'on pense qu'il ne s'applique pas en l'occurrence), on préfère fermer les yeux sur les études médicales, et les limiter si l'on peut.

Problème spécifique aux sciences sociales

En plus de cette peur, les sciences sociales sont sujettes à un problème supplémentaire qui rend encore plus difficile leur interaction avec le judiciaire. En effet, les grands résultats de sciences sociales sont souvent des effets parmi d'autres, des tendances, bref des éléments de compréhension générale et non des compréhensions totales particulières. Quand je mets en évidence l'impact du quotient conjugal sur la participation des femmes mariées au marché du travail, c'est bien un résultat robuste et causal que j'obtiens. Pour autant, cela ne veut pas dire que le quotient conjugal explique la totalité des différences de taux de participation des femmes entre pays, loin de là, il existe de nombreux autres déterminants sociaux, culturels, liés au marché du travail lui-même ou à d'autres politiques publiques. Surtout, même si on pouvait lister tous les critères d'influence, il resterait des inobservables individuels : on peut estimer les influences moyennes de certains paramètres sur les décisions de groupes d'individus mais cela ne permet aucunement de déduire avec certitude que telle femme particulière travaille ou non du fait de telle cause particulière.

Or le juge ne s'intéresse pas aux tendances générales, aux impacts causaux moyens de phénomènes sociaux sur les individus. Il s'intéresse à un cas précis, unique. Pour autant, les principes de notre justice lui demandent de prendre en compte les éléments de contexte, c'est à dire de se faire une idée sur la réalisation effective sur le sujet qu'il doit juger de ces influences mises en évidence par les sciences sociales. C'est une mission extrêmement difficile, et il est probable qu'il se trompe souvent, voire qu'il y renonce parfois. Mais quoi qu'il en soit, cette application à un cas individuel reste le problème du juge et non du chercheur. Ce dernier peut évidemment l'aider en lui expliquant au mieux les éléments de compréhension que la littérature scientifique a mis au jour. Il le fera d'ailleurs d'autant mieux qu'il restera dans son rôle et surtout qu'il ne sur-interprétera pas ses résultats. Mais le chercheur ne doit en aucun cas internaliser les problèmes d'applications pratiques en limitant sa recherche d'éléments de compréhension.

Refuser toute critique du comportement de la victime

Plus particulièrement concernant les phénomènes de crimes contre la société, et en particulier les attentats massifs, les résultats des analyses de sciences sociales sont parfois mal reçus car ils critiquent la société elle-même, c'est à dire la victime. Beaucoup d'analyses montrent en effet comment notre organisation renforce la probabilité de passage à l'acte. Ces analyses sont mal perçues pour deux raisons : la crainte de l'excuse de l'agresseur et le refus de remise en cause. Premièrement, elles sont considérées comme dédouanant l'agresseur en présentant des critiques du comportement de l'agressé (ou en proposant des comportements de protection plus efficaces, ce qui d'une certaine manière peut être perçu comme une critique). Or, critiquer le comportement de la victime ne revient absolument pas à dire que la victime est co-responsable. Quand bien même le serait-elle, cela ne signifierait pas qu'il y ait circonstance atténuante pour l'agresseur, car la responsabilité ne diminue pas forcément quand on la partage : la responsabilité c'est comme l'amour pour les enfants, ça se partage sans nécessairement que les parts soient plus petites que le tout.

Prenons des exemples simples : si je pique régulièrement mon voisin de comptoir avec une petite épingle à nourrice et qu'il me retourne une droite qui me casse le nez, le juge pourra (je ne sais pas s'il le fera, je ne suis pas assez au fait du code pénal) donner des circonstances atténuantes à mon agresseur. En revanche, si je laisse ma porte ouverte et qu'on me cambriole, le fait que ma porte n'était pas fermée n'exonère en rien le cambrioleur. Pour autant, on pourra me dire que j'ai été bien con de la laisser ouverte (mon assureur en particulier me le fera bien sentir). Ensuite, on peut chercher à construire un monde où je n'aurai plus besoin de fermer ma porte. En attendant qu'il se réalise - même s'il n'est pas forcément si utopique que certains le pensent - je continuerai à donner un tour de clef et ce n'est en rien excuser les cambrioleurs que de recommander à tous d'en faire autant.

Le problème avec la responsabilité sociale, c'est que c'est encore bien plus complexe de démêler ce qui est de la bonne prévention sans partage de responsabilité, du partage de responsabilité avec parts complètes de responsabilité ou du partage de responsabilité créant circonstance atténuante (pour toutes les raisons présentées plus haut). Mais quoi qu'il en soit, il est primordial de continuer à chercher des éléments de compréhension, ne serait-ce que pour tenter d'apporter les réponses les plus efficaces. Ce n'est pas toujours en frappant plus fort qu'on règle les problèmes. Il convient en fait de savoir ce que l'on cherche : à se venger (quitte quelques fois à souffrir plus soi-même pour pouvoir accomplir sa vengeance) ou à se protéger (quitte dans certains cas à ne pas accomplir pleinement sa vengeance).

Chercher à comprendre, toujours

Enfin, un dernier point, est celui du rassemblement autour d'une cause. Une maxime célèbre sur l'armée est que réfléchir c'est déjà désobéir. Si on veut amener un peuple à la guerre, il importe de lui faire haïr son adversaire et le déshumaniser au maximum. Si le combattant voit son ennemi comme un homme, il sera un peu plus réticent à lui tirer dessus. On retrouve cela dans nombre de romans sur la guerre, en particulier la première guerre mondiale, de Giono à Remarque, en passant par Céline. Mais historiquement, la guerre n'a pas toujours réglé les problèmes, et cette première guerre mondiale en est un bon exemple.

Tout ça pour dire qu'il faut continuer à chercher à comprendre, tout le temps, toujours, et explorer sans cesse plus avant les éléments de compréhension. D'abord parce que l'homme est un animal qui a cela de beau de toujours chercher à comprendre, même quand c'est inutile. Ensuite parce que souvent, en fait, cela s'avère utile. Il faut surtout éviter de déshumaniser l'ennemi et de penser que toute action qu'on ne comprend pas instinctivement est une pure idiotie venue de nulle part et pratiquée sans aucune influence extérieure. Sans aller jusqu'à penser que toutes les actions sont toujours rationnelles, il est important de chercher des éléments de compréhension des mécanismes qui les ont amenées à être exécutées.

 

(1) : En fait, je ne suis plus vraiment sûr que c'était le lendemain, c'est ce qui me reste en mémoire mais peut-être cette si courte succession temporelle est-elle une reconstitution mythique des événements que je me suis forgée depuis. Toujours est-il que ce premier cours a eu lieu très peu de temps après les attentats, et qu'aussi bien mes attentes que le contenu du cours étaient tels que décrits.